Germaine

Publié le 17 Juillet 2017

Germaine

Germaine est catastrophée. La jeune femme de 21 ans n’a plus le moindre doute : elle est enceinte. Comment annoncer cette affreuse nouvelle à ses parents ?

Issue de la petite bourgeoisie, Germaine a grandi à Neuchâtel sur les bords du lac du même nom. Fille unique, elle a malheureusement été atteinte par la poliomyélite alors qu’elle était encore dans sa petite enfance. La fillette avait survécu, mais en avait gardé quelques séquelles. Elle se déplace depuis avec des béquilles.

Malgré son handicap, elle n’a jamais perdu l’espoir de trouver un mari et fonder une famille. Elle a cru avoir trouvé son prince charmant en la personne d’un jeune étudiant, fils d’un couple de relations de ses parents. Mais voilà, celui-ci n’avait jamais d’intentions sérieuses à son égard. Il avait en fait parié avec certains de ses amis qu’il arriverait à obtenir les faveurs de la jeune handicapée. Lorsqu’elle apprit au jeune homme son état, celui-ci lui répondit qu’il ne se sentait absolument pas concerné et qu’il n’avait certes pas l’intention de demander sa main.

Germaine est consciente de la situation critique dans laquelle elle se trouve. En 1904, il est très mal vu d’être mère célibataire ou, ainsi qu’on le dit, fille-mère. Elle jette le déshonneur sur sa famille. Ses parents seraient en droit de la rejeter. Nombre de parents agissent ainsi.Que va-t-elle devenir ?

Prostrée dans sa chambre, Germaine est perdue dans ses sombres pensées. Lorsqu’elle entend la cloche annonçant l’heure du repas, elle n’a guère envie de descendre. Elle n’a pas d’appétit. Néanmoins, elle sait que si elle ne descend pas, sa mère s’inquiétera et montera la voir. Elle descend donc à la salle à manger.

A chaque bout de la table, ses parents discutent tout en mangeant. Ils échangent des banalités et parlent des derniers potins en ville. Germaine est silencieuse et picore du bout de sa fourchette. Ses parents finissent par remarquer que son assiette est presque pleine. Ils l’interrogent alors. Germaine répond qu’elle est juste fatiguée et qu’elle manque d’appétit. Ses parents, rassurés, terminent leur repas tout en conversant.

Le repas terminé, Germaine remonte dans sa chambre. Elle passe une grande partie de la nuit à pleurer et finit par s’endormir, épuisée, aux premières lueurs de l’aube.

- Non, c'est pas vrai ! Elle n'a pas fait ça ? 

Le père explose alors de colère. Sa fille bien-aimée enceinte ! Lui qui avait tant de projets pour elle... 

- Mais qu'est-ce qu'elle va devenir ? Quel homme sensé voudra bien de sa fille ? Sa femme, très calme, tente de l'apaiser. 

- Rien ne sert de s'énerver. Ce qui est fait est fait. Essayons plutôt de réfléchir calmement pour trouver une solution... 

Les parents passeront plusieurs heures à échanger dans le but de venir en aide à leur enfant chérie. Après mûre réflexion, ils conviennent d'envoyer Germaine et sa mère à la campagne, dans le jura, partie francophone du canton de Berne, dans une branche éloignée de la famille, éloignée jusqu'à la naissance du bébé. Les parents pourront ensuite faire passer cet enfant pour le leur et préserver ainsi leur enfant. 

Il s'agit maintenant d'en faire part à Germaine. La soirée est bien avancée. Leur fille doit dormir, le médecin lui ayant fait prendre une tisane calmante pour atténuer les douleurs consécutives à sa chute. Ses parents décident donc de remettre leur discussion au lendemain.

Lorsque ses parents la rejoignent, leur fille, suivant les ordres du docteur, est toujours alitée. Elle reprend des forces petit à petit. Les courbatures et ecchymoses s'atténuent lentement. 

Lorsqu'elle voit entrer ses parents, Germaine est inquiète. Elle ignore la réaction de son père. Depuis sa chambre, elle a entendu la voix de son père lorsque sa mère lui a appris la nouvelle. Elle sait qu'il n'était pas ravi, loin de là ! Elle craint un peu sa réaction. 

Ses parents lui expliquent la décision qu'ils ont prise. Elle et sa mère vont passer les cinq prochains mois à Porrentruy, chez des cousins. Après l'accouchement, elles reviendront avec le bébé que ses parents adopteront. De cette manière, personne ne sera au courant de sa situation désastreuse, à l'exception des cousins qui sont dignes de confiance. 

Germaine et sa mère sont arrivées à Porrentruy. La ferme des cousins est située à une dizaine de kilomètres de la ville. Elle est en dehors du petit bourg,à l'orée d'une forêt. 

Dans cette région, on fait surtout de l'élevage de chevaux. Depuis quelques années, une nouvelle race de chevaux a vu le jour : les Franches-Montagnes, appelés Freiberger en allemand. Ces sont des chevaux issus d'un croisement entre des chevaux comtois et diverses races européennes, en particulier des anglo-normands. Ces animaux mesurant 1,50m à 1,60m au garrot pour un poids de 550 à 650 kilos, sont principalement des chevaux de trait léger. Ils servent aussi de chevaux de selle. Avec leur robe de couleur bai ou alezane, ils sont très réputés et forment la seule race typiquement suisse. 

Les cousins sont très fiers de leurs chevaux. Une de leurs jument vient de donner le jour à un poulain dont le père n'est autre que Vaillant, un des tout premiers étalons reconnus officiellement comme Franches-Montagnes. Une autre devrait mettre bas sous peu d'un poulain issu d'Imprévu, autre étalon Franches-Montagnes très célèbre. Une saillie de ces deux étalons vaut très chers, mais le prix en vaut la chandelle. Deux poulains issu de ces deux grands champions, c'est pour eux l'assurance d'une grande réussite professionnelle. 

Germaine et sa mère vont passer plusieurs semaines dans cet environnement. Les cousins sont heureux d'avoir un peu de main d'œuvre supplémentaire. Durant ces quelques mois, Germaine va découvrir le travail à la ferme. Elle va participer à diverses activités, celles que son état lui permet. Pour cette citadine, c'est un changement radical. Mais elle ne se plaint pas, elle sait que sa situation aurait pu être pire. Elle prend même un certain plaisir au contact des animaux. 

Pour sa mère, c'est un retour aux sources. Elle a passé son enfance dans une exploitation de la région. Ce n'est que, après son mariage, qu'elle a découvert la vie citadine. Elle est heureuse dans ce milieu même si son époux lui manque. 

Les mois ont passé. Germaine a accouché d'une belle petite fille prénommée Marthe. Sa mère s'est rendue à la ville pour télégraphier la nouvelle au père de Germaine resté à Neuchâtel. Ce dernier s'est ensuite rendu au bureau de l'Etat Civil pour déclarer l'enfant comme la sienne.

La jeune mère s'est attachée à cette enfant. Elle aurait aimé pouvoir l'élever elle-même, mais elle est consciente que la meilleure solution pour l'enfant consiste à laisser ses parents l'élever. De cette manière, sa fille sera reconnue enfant légitime et aura de meilleurs débuts dans la vie. Et puis, elle pourra toujours la voir, ce qui n'aurait pas été le cas, si elle avait été adoptée par des étrangers. 

Aujourd'hui, Germaine et sa mère retournent à Neuchâtel avec la petite Marthe. Le chemin est long avec un nourrisson dans les bras. Les deux chevaux qui tirent la calèche trottent allègrement. Les secousses dues aux cahots empêchent l'enfant de dormir sereinement. Le trajet de retour dure trois jours, un de moins qu'à l'aller car la route descend. Les deux femmes font une première halte dans une auberge de Delémont. Là, la petite Marthe peut enfin dormir paisiblement plusieurs heures. Le trajet l'a épuisée. Les deux femmes en profitent pour prendre un léger souper. Puis, elles vont se coucher à leur tour. 

Le lendemain matin, après quelques heures de sommeil entrecoupées par les réveils de l'enfant, Germaine et sa mère reprennent la route jusqu'à La Chaux-de-Fonds où elles font une nouvelle halte. En descendant de calèche, la mère trébuche et manque tomber. Un jeune homme d'environ 18 ans qui passait par là la retient. Il lui donne son bras pour l'escorter jusqu'à l'entrée de l'auberge. 

- Charles-Édouard Janneret, se présente-t-il. 

Les deux femmes sont loin d'imaginer que, vingt-cinq ans plus tard, ce jeune deviendrait un architecte mondialement connu sous le nom de Le Corbusier grâce, entre autres, à sa création marseillaise, la Cité Radieuse. Pour l'instant, ce n'est qu'un jeune habitant de la petite cité dans laquelle elles font halte. 

Les deux femmes le remercient de son aide et chacun repart de son côté. 

Le lendemain, le trio féminin achève son voyage de retour. 

 

Rédigé par Christiane

Publié dans #Chapitre 1

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