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Publié le 17 Juillet 2017

La nouvelle vie

Ce dimanche matin, dès la sortie de l'église, les jeunes mariés ont pris la route pour rentrer chez eux. La cérémonie, ainsi que la fête qui a suivi leurs noces sont maintenant terminées. Germaine a tenu à assister une dernière fois au culte dans sa paroisse avant de partir dans sa nouvelle demeure. Les nouveaux époux accompagnés des trois fillettes et de leurs grands-parents sont attendus dans la soirée par les habitants du village qui sont impatients de rencontrer la nouvelle épousée. Par ailleurs, le travail de la ferme n'attend pas. Les voisins les plus proches ont eu la gentillesse de s'occuper du bétail pendant l'absence d'Etienne et ses parents, mais ceux-ci ont leurs propres animaux à soigner et ne peuvent s'occuper de deux exploitations très longtemps. 

La ferme d'Etienne se situe à Cressier, petite localité agricole située entre le lac de Neuchâtel et le lac de Bienne, à une douzaine de kilomètres de Neuchâtel. La voiture étant chargée, ils arriveront le soir à destination. La route est belle, les champs sont bientôt prêts pour la moisson. Les paysans ont déjà commencé à faire les foins. Le paysage est beau avec d'un côté la chaîne montagneuse du Jura et de l'autre les deux lacs. On aperçoit de l'autre côté la plaine donnant sur le canton de Fribourg. Germaine aime la nature et admire sans réserve le paysage qu'elle observe. 

Les fillettes de leur côtés sont émerveillées. C'est la première fois qu'elles ont quitté leur domicile et sont tout excitées. Elles regardent partout, posent des tas de question. Germaine est attendrie par ses trois petits bouts de chou, même si la sienne lui manque. Elle parle avec elle, répond à leurs questions, leur enseigne le nom des lacs, des monts et des sites historiques qu'elles peuvent apercevoir sur la route.

Etienne, tout comme ses parents, sont ravis de voir que le courant est bien passé entre Germaine et les fillettes. Ils sont rassurés. Germaine fera une bonne mère pour les petites. Le trajet de retour se passe dans la bonne humeur.

Lorsqu'ils arrivent au village, de nombreux habitants sont à la fenêtre, guettant leur arrivée, impatients de voir la nouvelle épouse de leur voisin. Certains n'hésitent pas à venir à leur rencontre. On fait les présentations. Puis, on termine le trajet jusqu'au domicile du jeune couple situé à l'extrémité du village.

Lorsqu'ils arrivent à destination, Germaine observe attentivement sa nouvelle demeure. C'est un vieux corps de ferme, admirablement entretenu. La partie droite du bâtiment est réservée aux communs : la grande grange, puis l'étable, l'écurie, la porcherie et la bergerie; La partie gauche est l'habitation. A côté de la porte d'entrée, deux grandes fenêtres aux volets verts. Devant, sous les fenêtres des jardinières remplies de géraniums rouges égaient le décor. A côté de la maison, un jardin incluant verger et potager. La jeune femme est tout de suite séduite par ce qu'elle voit.

A l'intérieur, un long couloir donnant sur le jardin qui s'étend sur plusieurs ares. A gauche, une première porte donnant sur l'étage où se situent les chambres à coucher de l'habitation qui leur est dévolue: trois pièces qui sont réparties entre les parents et les enfants. Une deuxième porte donne sur une grande cuisine débouchant elle-même sur deux autres pièces situées de part et d'autre. A gauche, la chambre à coucher des beaux-parents de Germaine, à droite un petit salon réservé exclusivement à recevoir des invités. Les enfants n'ont pas le droit d'y entrer, seuls les adultes y ont accès et ne s'y rendent que lors de grandes occasions.

La cuisine est spacieuse et moderne pour l'époque; Un grand poêle à bois trône à côté de l'évier. Ce poêle comprend quatre plaques de cuisson et un four. En hiver, il sert également à chauffer les pièces du bas. Les chambres à l'étage ne sont pas chauffées, l'on ne s'y rend que pour dormir. En hiver, on glisse une bouillotte sous les draps une demi-heure avant le coucher afin de tempérer les lits et c'est tout. 

Il n'y a pas de sanitaire. On se lave à la cuisine à tour de rôle. Les toilettes se trouvent à l'extérieur,au bout du couloir donnant sur le jardin, à gauche. Il s'agit d'une petite cabane en bois attenant à l'habitation dans laquelle on a creusé un grand trou sur lequel on a posé une assise en bois de la largeur du cabanon dans laquelle on a découpé un grand cercle pour en faire une chaise percée. Les excréments sont récupérés directement par mère nature.

Derrière la maison, le jardin s'étend jusqu'à l'orée de la forêt et fait le tour de la ferme. De part et d'autre de la demeure s'étendent des champs cultivés et des prairies dans lesquelles broutent du bétail qui tous sont rattachés au domaine familial. C'est une belle exploitation agricole.

Germaine s'est rapidement habituée à sa nouvelle vie. Sa belle-mère lui laisse les tâches qu'elle peut faire sans difficulté malgré son handicap, comme la cuisine et la lessive. Germaine est habile de ses mains. Elle peut donc faire beaucoup de choses dès qu'elle est assise. Les fillettes l'aident en lui amenant un siège chaque fois qu'elle en a besoin.

Lorsqu'elle s'occupe à la cueillette des légumes par exemple, les deux plus grandes lui déplacent son siège d'un rang à l'autre du potager tout en l'aidant. A quatre et cinq ans, elles sont fières d'aider Germaine qui apprécie beaucoup leur soutien. Germaine est très débrouillarde avec ses béquilles et arrive à faire de nombreuses activités avec un minimum d'aide.

La vie suit son cours à la ferme. Germaine et Etienne ont une première fille un an après leur mariage qu'ils prénomment Ernestine. En 1908 naît Amélie. Ernestine et Amélie auront encore deux soeurs, Raymonde et Gertrude qui naîtront respectivement en 1910 et 1912. En 1914, quand le Premier Conflit Mondial éclatera, le maître de maison est l'heureux père de sept filles.

Germaine n'a pas oublié Marthe. Elle lui manque. Elle lui écrit régulièrement. Ses parents viennent lui rendre visite avec l'enfant de temps à autre. Si la jeune mère souffre de l'absence de sa fille aînée, elle est heureuse de voir que celle-ci vit heureuse dans de très bonnes conditions. Elle bénéficie d'une éducation et d'une vie que ses benjamines n'ont pas, la vie étant plus difficile pour une famille avec sept enfants que pour un couple avec un enfant unique. Elle est heureuse de voir Marthe bénéficier de tous les avantages qu'elle-même a reçu. Elle regrette que ses autres filles ne puissent bénéficier elles-aussi de la même vie. Marthe, ignorant que Germaine est sa mère, grandit heureuse auprès de ceux qu'elle considère comme ses parents.

 

 

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Rédigé par Christiane

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Publié le 17 Juillet 2017

De la rencontre au mariage

En ce dernier samedi de novembre 1905, veille du premier dimanche de l'Avent, Etienne est descendu à Neuchâtel. Sa mère lui a demandé de lui rapporter certaines choses dont elle a besoin et que l'on ne trouve pas au village. Elle lui a proposé de passer la nuit en ville et de sortir un peu. Elle sait que, ce soir-là, la paroisse de Neuchâtel organise une soirée de bienfaisance en vue de récolter des fonds pour ses nécessiteux. Elle pense que, en y assistant, son fils aura l'opportunité d'y rencontrer peut-être une jeune personne qui pourrait lui convenir. Ce dernier doit, par ailleurs, remettre au pasteur quelques vêtements que ce dernier pourra distribuer à la ses pauvres. 

Etienne est descendu dans une petite pension de famille tenue par un couple de quinquagénaires qui connaissent bien les parents de Germaine. Lorsqu'ils rencontrent le jeune agriculteur, ils pensent immédiatement qu'il pourrait être un parti acceptable pour la jeune femme. Peu de prétendants se sont montrés intéressés par une jeune femme handicapée. Pourtant, cette dernière est plutôt mignonne avec ses grands yeux bruns et ses cheveux châtains. Même si elle se déplace difficilement sans béquilles, elle n'en est pas moins capable de tenir un foyer et vaquer à ses obligations. Germaine aime les enfants et ne serait pas effrayée par la vivacité de trois fillettes de moins de quatre ans. Ils savent par ailleurs que les parents de Germaine envisagent de lui offrir une dot généreuse pour son mariage.

En discutant avec Etienne, ils découvrent qu'il est justement à la recherche d'une épouse et se disent qu'ils pourraient sans doute organiser une rencontre entre les deux jeunes gens. Pendant que ce dernier fait les courses pour sa mère, la tenancière de la pension se rend chez les parents de Germaine. Ceux-ci sont intéressés par ce que leur apprend leur connaissance. Il s'avère que Germaine et sa mère doivent justement se rendre à la fête paroissiale ce soir même. Le moment semble donc propice pour permettre aux deux jeunes gens de se rencontrer.

La soirée bat son plein. Etienne se demande ce qu’il fait là lorsqu’il aperçoit sa logeuse qui lui fait signe. Deux femmes l’accompagnent : vraisemblablement une mère et sa fille. Elles sont assises et le regardent. La plus jeune a de grands yeux bruns chaleureux et de beaux cheveux châtains. Il se dirige vers les trois femmes.

La tenancière de la pension de famille fait les présentations.Germaine et Etienne échangent quelques mots. Très rapidement, ils s'aperçoivent qu'ils ont les mêmes désirs : trouver un conjoint.

Le jeune homme lui parle de sa famille: Antoinette, Amandine et Albertine, âgées respectivement de 4 ans, 3 ans et 17 mois, ses parents, sa ferme. Germaine l'écoute religieusement. Elle hoche la tête de temps à autre, lui pose une ou deux questions . Le contact semble plutôt bien passer.

Ce n'est que, au moment, où il lui propose de prendre un rafraîchissement qu'Etienne se rend compte que Germaine a besoin de béquilles pour se déplacer. Il veut alors l'aider, mais elle refuse et tient à lui montrer qu'elle est capable de se débrouiller seule. Arrivés au buffet, elle pose ses béquilles pour prendre un verre. S'aidant d'une seule canne, son verre à la main, elle se dirige vers le siège le plus proche afin d'y déguster son verre. Etienne est admiratif en voyant la jeune femme se débrouiller seule.

La soirée touche maintenant à sa fin. Les invités commencent à s'éclipser les uns après les autres. Le pasteur a récolté suffisamment de fonds pour aider les nécessiteux de sa paroisse. 

Etienne prend congé de Germaine et se propose de lui faire une petite visite prochainement, que cette dernière accepte volontiers.

Durant les semaines qui ont suivi, un échange de lettres fructueux a lieu entre les deux jeunes gens. Ils ont appris à mieux se connaître et se sont découverts de nombreux points communs. Le jeune agriculteur, très pris par son exploitation agricole, n'a que peu de temps pour la vie mondaine. La jeune femme, de par son handicap, n'est pas très portée sur la vie sociale. Elle préfère rester tranquillement à la maison.  Ils ont tous deux envie de fonder un foyer. 

Comme toutes les jeunes filles de son époque, Germaine travaille à son trousseau depuis de nombreuses années et celui-ci devient conséquent. Elle ne viendra pas les mains vides au mariage. Par ailleurs, ses parents lui ont promis une dot substantielle. Loin d'être stupide, Germaine a très vite réalisé que, bien que plutôt mignonne, son handicap retient les prétendants et que, de ce fait, une dot non négligeable pourrait être un atout. Elle sait que, si elle tient à avoir son propre foyer, elle ne peut se permettre d'être difficile quant au choix d'un époux, les prétendants ne se bousculant pas à sa porte. 

Germaine espère que le jeune homme ne tardera pas à faire sa demande. Elle est convaincue que ses parents verront d'un œil favorable une telle union. Étienne est un brave homme qui prend ses responsabilités au sérieux. 

Bien que ce fut difficile de taire sa maternité, elle  sait que laisser ses parents reconnaître sa fille et l'élever comme la leur a été la meilleure décision. Jusqu'à aujourd'hui, elle a pu profiter chaque jour de son enfant. Maintenant, elle appréhende le moment où il lui faudra renoncer à Marthe... Même si elle sait que cette dernière sera choyée par ses grands-parents, l'enfant devra néanmoins rester loin d'elle. Elle ne peut révéler la vérité à Étienne. Et puis, légalement, Marthe est sa sœur et non sa fille. 

C'est maintenant officiel : les fiançailles ont été annoncées. Les noces sont prévues pour le mois de mai. Les félicitations arrivent de toute part. 

Germaine et sa mère sont affairées à la préparation du mariage. Celui-ci aura lieu en mai. Le vendredi aura lieu la cérémonie civile. La bénédiction religieuse se déroulera le samedi après-midi et sera suivie par un vin d'honneur ou, ainsi qu'on l'appelle dans la région, un thé. Les proches participeront ensuite à un repas de fête au domicile de la famille de la mariée. Les mariés passeront la nuit chez les parents de Germaine. Le lendemain matin, ils rentreront chez eux. Il n'est pas question de voyage de noces, la ferme n'attend pas et les parents d'Étienne ont hâte de pouvoir laisser le plus gros de l'activité du domaine à leurs enfants et pouvoir diminuer leur activité professionnelle. 

Germaine est partagée : elle se réjouit d'avoir son propre foyer, mais redoute la séparation d'avec sa fille. Étienne ignore bien évidemment que Marthe est la fille de sa promise. Il pense que c'est la sœur de sa fiancée, enfant née sur le tard. Mais, pour la jeune femme, se séparer de cette enfant qu'elle a pu garder auprès d'elle jusqu'à maintenant sera un acte difficile. L'amour maternel ne disparaît pas avec la distance. Comment pourra-t-elle faire face à cette situation ? Comment apprendre à vivre sans son enfant ? D'autant plus qu'elle aura à s'occuper de trois fillettes qui ne sont pas les siennes ! Sera-t-elle capable de faire avec ? Même si elle avouait la vérité à son promis, il n'est pas sûr qu'il comprenne ses sentiments. Il pourrait même aller jusqu'à annuler le mariage. Et si elle lui en parle après la cérémonie, il pourrait se sentir trahi. Peu de chance qu'il accepte alors de prendre Marthe avec eux. Et comment réagiraient ses parents ? Après tout, la petite est légalement leur fille. Il ne souhaiteraient certainement pas se séparer de la petite qui vit maintenant auprès d'eux depuis 18 mois. Germaine a beau repassé ça sous tous les angles, il n'y a pas de solution miracle. La petite Marthe doit rester avec ses grand-parents, même si cela lui brise le coeur.

 

 

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Rédigé par Christiane

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Publié le 17 Juillet 2017

Germaine

Germaine est catastrophée. La jeune femme de 21 ans n’a plus le moindre doute : elle est enceinte. Comment annoncer cette affreuse nouvelle à ses parents ?

Issue de la petite bourgeoisie, Germaine a grandi à Neuchâtel sur les bords du lac du même nom. Fille unique, elle a malheureusement été atteinte par la poliomyélite alors qu’elle était encore dans sa petite enfance. La fillette avait survécu, mais en avait gardé quelques séquelles. Elle se déplace depuis avec des béquilles.

Malgré son handicap, elle n’a jamais perdu l’espoir de trouver un mari et fonder une famille. Elle a cru avoir trouvé son prince charmant en la personne d’un jeune étudiant, fils d’un couple de relations de ses parents. Mais voilà, celui-ci n’avait jamais d’intentions sérieuses à son égard. Il avait en fait parié avec certains de ses amis qu’il arriverait à obtenir les faveurs de la jeune handicapée. Lorsqu’elle apprit au jeune homme son état, celui-ci lui répondit qu’il ne se sentait absolument pas concerné et qu’il n’avait certes pas l’intention de demander sa main.

Germaine est consciente de la situation critique dans laquelle elle se trouve. En 1904, il est très mal vu d’être mère célibataire ou, ainsi qu’on le dit, fille-mère. Elle jette le déshonneur sur sa famille. Ses parents seraient en droit de la rejeter. Nombre de parents agissent ainsi.Que va-t-elle devenir ?

Prostrée dans sa chambre, Germaine est perdue dans ses sombres pensées. Lorsqu’elle entend la cloche annonçant l’heure du repas, elle n’a guère envie de descendre. Elle n’a pas d’appétit. Néanmoins, elle sait que si elle ne descend pas, sa mère s’inquiétera et montera la voir. Elle descend donc à la salle à manger.

A chaque bout de la table, ses parents discutent tout en mangeant. Ils échangent des banalités et parlent des derniers potins en ville. Germaine est silencieuse et picore du bout de sa fourchette. Ses parents finissent par remarquer que son assiette est presque pleine. Ils l’interrogent alors. Germaine répond qu’elle est juste fatiguée et qu’elle manque d’appétit. Ses parents, rassurés, terminent leur repas tout en conversant.

Le repas terminé, Germaine remonte dans sa chambre. Elle passe une grande partie de la nuit à pleurer et finit par s’endormir, épuisée, aux premières lueurs de l’aube.

- Non, c'est pas vrai ! Elle n'a pas fait ça ? 

Le père explose alors de colère. Sa fille bien-aimée enceinte ! Lui qui avait tant de projets pour elle... 

- Mais qu'est-ce qu'elle va devenir ? Quel homme sensé voudra bien de sa fille ? Sa femme, très calme, tente de l'apaiser. 

- Rien ne sert de s'énerver. Ce qui est fait est fait. Essayons plutôt de réfléchir calmement pour trouver une solution... 

Les parents passeront plusieurs heures à échanger dans le but de venir en aide à leur enfant chérie. Après mûre réflexion, ils conviennent d'envoyer Germaine et sa mère à la campagne, dans le jura, partie francophone du canton de Berne, dans une branche éloignée de la famille, éloignée jusqu'à la naissance du bébé. Les parents pourront ensuite faire passer cet enfant pour le leur et préserver ainsi leur enfant. 

Il s'agit maintenant d'en faire part à Germaine. La soirée est bien avancée. Leur fille doit dormir, le médecin lui ayant fait prendre une tisane calmante pour atténuer les douleurs consécutives à sa chute. Ses parents décident donc de remettre leur discussion au lendemain.

Lorsque ses parents la rejoignent, leur fille, suivant les ordres du docteur, est toujours alitée. Elle reprend des forces petit à petit. Les courbatures et ecchymoses s'atténuent lentement. 

Lorsqu'elle voit entrer ses parents, Germaine est inquiète. Elle ignore la réaction de son père. Depuis sa chambre, elle a entendu la voix de son père lorsque sa mère lui a appris la nouvelle. Elle sait qu'il n'était pas ravi, loin de là ! Elle craint un peu sa réaction. 

Ses parents lui expliquent la décision qu'ils ont prise. Elle et sa mère vont passer les cinq prochains mois à Porrentruy, chez des cousins. Après l'accouchement, elles reviendront avec le bébé que ses parents adopteront. De cette manière, personne ne sera au courant de sa situation désastreuse, à l'exception des cousins qui sont dignes de confiance. 

Germaine et sa mère sont arrivées à Porrentruy. La ferme des cousins est située à une dizaine de kilomètres de la ville. Elle est en dehors du petit bourg,à l'orée d'une forêt. 

Dans cette région, on fait surtout de l'élevage de chevaux. Depuis quelques années, une nouvelle race de chevaux a vu le jour : les Franches-Montagnes, appelés Freiberger en allemand. Ces sont des chevaux issus d'un croisement entre des chevaux comtois et diverses races européennes, en particulier des anglo-normands. Ces animaux mesurant 1,50m à 1,60m au garrot pour un poids de 550 à 650 kilos, sont principalement des chevaux de trait léger. Ils servent aussi de chevaux de selle. Avec leur robe de couleur bai ou alezane, ils sont très réputés et forment la seule race typiquement suisse. 

Les cousins sont très fiers de leurs chevaux. Une de leurs jument vient de donner le jour à un poulain dont le père n'est autre que Vaillant, un des tout premiers étalons reconnus officiellement comme Franches-Montagnes. Une autre devrait mettre bas sous peu d'un poulain issu d'Imprévu, autre étalon Franches-Montagnes très célèbre. Une saillie de ces deux étalons vaut très chers, mais le prix en vaut la chandelle. Deux poulains issu de ces deux grands champions, c'est pour eux l'assurance d'une grande réussite professionnelle. 

Germaine et sa mère vont passer plusieurs semaines dans cet environnement. Les cousins sont heureux d'avoir un peu de main d'œuvre supplémentaire. Durant ces quelques mois, Germaine va découvrir le travail à la ferme. Elle va participer à diverses activités, celles que son état lui permet. Pour cette citadine, c'est un changement radical. Mais elle ne se plaint pas, elle sait que sa situation aurait pu être pire. Elle prend même un certain plaisir au contact des animaux. 

Pour sa mère, c'est un retour aux sources. Elle a passé son enfance dans une exploitation de la région. Ce n'est que, après son mariage, qu'elle a découvert la vie citadine. Elle est heureuse dans ce milieu même si son époux lui manque. 

Les mois ont passé. Germaine a accouché d'une belle petite fille prénommée Marthe. Sa mère s'est rendue à la ville pour télégraphier la nouvelle au père de Germaine resté à Neuchâtel. Ce dernier s'est ensuite rendu au bureau de l'Etat Civil pour déclarer l'enfant comme la sienne.

La jeune mère s'est attachée à cette enfant. Elle aurait aimé pouvoir l'élever elle-même, mais elle est consciente que la meilleure solution pour l'enfant consiste à laisser ses parents l'élever. De cette manière, sa fille sera reconnue enfant légitime et aura de meilleurs débuts dans la vie. Et puis, elle pourra toujours la voir, ce qui n'aurait pas été le cas, si elle avait été adoptée par des étrangers. 

Aujourd'hui, Germaine et sa mère retournent à Neuchâtel avec la petite Marthe. Le chemin est long avec un nourrisson dans les bras. Les deux chevaux qui tirent la calèche trottent allègrement. Les secousses dues aux cahots empêchent l'enfant de dormir sereinement. Le trajet de retour dure trois jours, un de moins qu'à l'aller car la route descend. Les deux femmes font une première halte dans une auberge de Delémont. Là, la petite Marthe peut enfin dormir paisiblement plusieurs heures. Le trajet l'a épuisée. Les deux femmes en profitent pour prendre un léger souper. Puis, elles vont se coucher à leur tour. 

Le lendemain matin, après quelques heures de sommeil entrecoupées par les réveils de l'enfant, Germaine et sa mère reprennent la route jusqu'à La Chaux-de-Fonds où elles font une nouvelle halte. En descendant de calèche, la mère trébuche et manque tomber. Un jeune homme d'environ 18 ans qui passait par là la retient. Il lui donne son bras pour l'escorter jusqu'à l'entrée de l'auberge. 

- Charles-Édouard Janneret, se présente-t-il. 

Les deux femmes sont loin d'imaginer que, vingt-cinq ans plus tard, ce jeune deviendrait un architecte mondialement connu sous le nom de Le Corbusier grâce, entre autres, à sa création marseillaise, la Cité Radieuse. Pour l'instant, ce n'est qu'un jeune habitant de la petite cité dans laquelle elles font halte. 

Les deux femmes le remercient de son aide et chacun repart de son côté. 

Le lendemain, le trio féminin achève son voyage de retour. 

 

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Rédigé par Christiane

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Publié le 17 Juillet 2017

Chapitre 1 Etienne

En cette journée de juin 1904, le temps est lourd et la chaleur étouffante. L'orage n'est pas loin. Dans la cuisine de la ferme, un homme déambule encore et encore.

Dans la chambre, Berthe, l'épouse d'Etienne est en travail, la sage-femme à ses côtés. Les deux premières filles du couple, Antoinette et Amandine, sont au jardin avec leur grand-mère paternelle.

A l'intérieur de l'habitation, on entend les gémissements et les cris de douleurs de la mère. La situation se présente mal, l'enfant arrive par le siège. La sage-femme est inquiète. Sa patiente, épuisée par des années de lourd travaux à la ferme, n'a plus la force de lutter. Elle encourage la jeune femme de la voix, mais n'a plus beaucoup d'espoirs.

On frappe à la porte. C'est le médecin qui arrive, enfin...

- Docteur, entrez vite. Je vous en prie, allez voir ma femme.

- Où est la patiente? 

- Dans la chambre, Docteur.

Le médecin se précipite dans la chambre. La sage-femme s'éloigne afin de laisser le praticien s'occuper de la patiente.

Quelque temps plus tard, la sage femme apparaît sur le pas de porte, un nouveau-né dans les bras. Elle s'approche du père avec son fardeau.

- Vous avez une fille. 

- Et ma femme ? 

- Le médecin est avec elle. 

Celle-ci a perdu beaucoup de sang et s'affaiblit de plus en plus. Le médecin prend son pouls et s'aperçoit très vite que la situation est désespérée. Il appelle Etienne afin qu'il puisse voir sa femme une dernière fois. 

Berthe tend la main à son mari et lui demande de s'asseoir sur le lit à côté d'elle. Elle regarde son mari et presse tendrement sa main.

- Etienne, ces années à tes côtés ont été les plus belles de ma vie. Elles s'achèvent aujourd'hui. Je sais que je te vais te laisser seul avec trois enfants en bas âge. Prends bien soin d'elles. Et, quand le temps sera venu, refais-ta vie. trouve une gentille femme qui saura aimer nos trois filles. 

- Non, ne dis pas ça. J'ai  besoin de toi. Les filles ont besoin de toi. Tu ne peux pas nous laisser...

- Je t'aime...

La jeune femme adressa un dernier sourire à son époux, puis son souffle s'éteignit. Le jeune père se retrouvait seul avec trois fillettes...

Plusieurs mois se sont écoulés depuis le décès de sa femme. La vie est difficile pour l’agriculteur, seul avec trois fillettes en bas âge. Le bébé, prénommé Albertine, grandit. Une fermière des environs, mère d’un nourrisson elle-aussi, lui a donné un peu de son lait.

Pendant la journée, durant les lourds travaux des champs, la mère d’Etienne s’occupe des fillettes et du foyer de son fils. Durant l’été, il faut également nourrir les ouvriers agricoles venus aider à la ferme. Elle s’occupe également du potager et du verger qui leur fournissent fruits et légumes. En été, la mère passe de nombreuses heures à la confection de conserves et de confitures.

Cela fait beaucoup de travail pour cette femme de 50 ans. Etienne est reconnaissant envers sa mère pour l’aide qu’elle lui apporte.

Etienne travaille à la ferme familiale avec son père. Ils ont un domaine de 15 hectares, dont 5 hectares de forêts qui leur fournit le bois dont ils ont besoin pour le poêle à bois qui leur sert de cuisinière et de chauffage en hiver. Ils possèdent une vingtaine de vaches laitières, une trentaine de moutons, quelques porcs, des chevaux de trait, des lapins et des poules. La laine des moutons leur permet de s’habiller. Sa mère file les écheveaux de laine que lui fournissent son mari et son fils et les transforme en vêtements. Le lait des vaches leur fournit un salaire régulier bien que peu élevé et du lait à volonté pour leur usage personnel. Leur exploitation, bien que modeste, est rentable et leur permet de vivre sans manquer de rien.

A l’automne, le moment est venu de faire boucherie. Une ou deux génisses, deux porcs et quelques  moutons sont mis à mort. Les animaux sont dépecés. La mère passe ensuite de nombreuses heures à préparer la viande, à la sécher pour l’hiver. Les saucisses sont fumées et séchées. Le saindoux récupéré sur les animaux, outre la cuisine, servira également à entretenir les cuirs qui seront transformés, selon les besoins en vêtements et chaussures. Durant ces jours, une odeur difficilement soutenable flotte dans l’air.

Pendant ce temps, les deux hommes s’occupent des fruits ramassés durant l’été et fabriquent l’eau de vie dont ils auront besoin pour leur exploitation et leurs besoins personnels. Chaque exploitant bénéficie d’un droit à la fabrication d’alcool car celui-ci leur sert également de désinfectant pour soigner leur bétail et leurs blessures. Certains exploitants bénéficient en outre du droit de vente.

Au début de l’hiver, tous les travaux de ferme sont terminés. Le moment est venu d’entretenir le matériel, d’effectuer des réparations et de couper du bois pour la saison froide qui s’annonce. La nuit tombant tôt, on se couche tôt pour éviter une trop grande consommation d’huile. Lorsque l’on fait des veillées, c’est à la lueur du feu de cheminée…

Durant l'hiver, la mère passe ses soirées à tricoter chaussettes, pulls, gants et bonnets pour sa famille. Les hommes profitent d'un moment de répit avant le coucher en buvant tranquillement un petit verre d'alcool. 

On dîne tôt dans ces campagnes, vers 17h30. Le souper terminé, les hommes se rendent à l'étable pour la traite des vaches. Les boilles (bidons à lait) remplies, ils apportent le fruit de leur labeur à la laiterie du village. Ils reviennent avec un peu de fromage et quelques yogourts ou yaourts ainsi que les appellent leurs voisins français. Lorsqu'ils sont de retour, les filles vont se coucher, permettant aux adultes d'avoir un moment de tranquillité avant l'heure du coucher. 

Le matin, le réveil a lieu à cinq heures. Les hommes prennent un café avant d'aller s'occuper du bétail. Pendant ce temps, la mère prépare un petit déjeuner roboratif. Les hommes ont besoin d'un repas copieux pour tenir jusqu'à l'heure du déjeuner. 

Une année s’est écoulée, la période de deuil d’Etienne s’est achevée. Depuis quelques mois déjà, ses parents l’encouragent à se remarier. Un homme seul avec trois fillettes de un, trois et quatre ans a besoin d’une femme pour tenir sa maisonnée.  Le jeune agriculteur en convient.

Dans le village, les femmes en âge de convenir sont mariées et celles célibataires sont âgées de moins de vingt ans. Il n’y a aucune jeune veuve entre 25 et 30 ans dans les environs. Son métier ne lui laisse guère le temps de conter fleurette à des jeunes femmes. L’été est bientôt là et, avec lui, les durs travaux des champs. Peut-être en septembre, pourra-t-il, se rendre à quelques bals dans les campagnes environnantes et espérer y rencontrer une jeune femme libre de toute attache qui accepterait de partager sa vie avec un jeune veuf…

Ses parents l'encouragent à prendre quelques jours dès les premiers frimats afin de se rendre en plaine, à Neuchâtel ou à Yverdon. On y organise de nombreux bals. Les jeunes femmes célibataires y sont plus nombreuses que dans son petit village situé au pied du Jura neuchatelois.

Etienne ne se sent pas pressé de prendre femme à nouveau, mais il connaît les efforts que fait sa mère à s'occuper toute seule de l'habitation et des filles. Une deuxième présence féminine serait bienvenue. Etienne est décidé à exhaucer le souhait de ses parents.

 

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Rédigé par Christiane

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